Immeuble Normandie – transformation et extension d’un immeuble de bureaux en logements

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1206 Genf,
Suisse

Publié le 08 avril 2026
Brauen Wälchli Architectes

La structure porteuse extérieure à doubles cadres affirme la verticalité du volume. La composition rythmée et symétrique des façades est préservée. Les serrureries des fenêtres sont restaurées avec des panneaux brun foncé comme à l’origine. Dans le hall d’entrée, les couleurs caractéristiques ont été conservées ou restaurées. Un comptoir d’accueil et une partie du plafond ont pu être restaurés; les boîtes aux lettres ont été remplacées, et leur couleur s’inspire de celle d’origine. Les loggias et balcons découpent la façade et offrent des seuils habités entre intérieur et extérieur. La structure porteuse d’origine est affirmée par la présence du béton laissé apparent.

Données du projet

Données de base

Situation de l'objet
Avenue Louis-Aubert 20, 1206 Genf, Suisse
Catégorie de projet
Type de bâtiment
Achèvement
06.2026

Données du bâtiment selon SIA 416

Étages
11 à 20
Nombre de sous-sols
2 étage
Nombre d'appartements
121
Surface de plancher
28'897 m²
Volume bâti
90'769 m³

Description

Tel un paquebot de verre et de béton, l’imposante silhouette du Normandie se dresse au 20, avenue Louis Aubert, dans le quartier majoritairement résidentiel de Champel, à Genève. Construit par Jean-Marc Lamunière entre 1974 et 1978 pour accueillir le siège romand de la Winterthur Assurance, le bâtiment avait déjà 30 ans lorsque la société fut intégrée au groupe AXA. Au cours des vingt années suivantes, les locataires se sont succédés; lorsque le plus fidèle d’entre eux, Cargill, a délocalisé son siège social à Lancy Pont-Rouge en 2018, AXA a saisi l’occasion et lancé une opération de domestication de bureaux de grande envergure, le Normandie en tête.
On peut prêter volontiers au maître d’ouvrage – encouragé par le service patrimonial du canton qu’un immeuble estampillé Lamunière ne laissait pas indifférent – l’intention initiale de vouloir transformer le bâtiment plutôt que de le démolir pour le reconstruire. En précisant cependant qu’une construction nouvelle aurait été limitée à une hauteur de 25 mètres, contre les 33 mètres du bâtiment existant.
Un MEP pour la transformation et l’extension du bâtiment a été organisé en 2018 et remporté par Brauen Wälchli, dont le projet permettait de séparer les deux opérations – tant physiquement qu’en termes de phasage. Un choix doublement payant, compte tenu de l’inscription à l’inventaire du bâtiment de Lamunière en 2022.

Un édifice de son temps
En 1974, lorsqu’il obtint le mandat pour la réalisation de l’immeuble commercial, la renommée de Lamunière dépassait les frontières du pays, il a été professeur invité à l’Université de Pennsylvanie, à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH), professeur à l’Université de Genève et à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), où il a mené des travaux de recherche sur divers sujets: il s’intéressait particulièrement aux nœuds urbains ou aux interfaces, qu’il qualifiait de «major space». Pour ceux-ci, il développa la «structure d’accueil», des conteneurs spatiaux capables d’accueillir différentes fonctions et où se déroulent de nombreux mouvements de personnes, comme les hôtels, les supermarchés, les gares, les centres d’accueil ou les logements étudiant·e·s.
L’immeuble pour la Winterthur est un témoin particulièrement intéressant de la concrétisation de cette exploration théorique. Véritable «structure d’accueil», le projet – comme du reste sa transformation, qui valide rétroactivement l’idée de Lamunière – offrait un potentiel d’appropriation différenciée et de mixité des activités. Cela se concrétisait en termes architecturaux par la combinaison et le mixage d’un maximum de fonctions vitales (système statique, installations techniques, circulations) en un point précis – l’inverse de la grille rigide de Mies van der Rohe qui ignorait les espaces techniques et les services, au contraire de la spatialité structurelle intégrative explorée par Louis Kahn . En réglant indépendamment les problèmes d’ordre technique et de circulations, cette ossature permettait d’organiser l’espace intérieur en fonction des seuls besoins liés à son exploitation.
À l’époque, les solutions développées pour le cas particulier du siège social étaient pertinentes, comme en témoignait le plan d’étage type marqué par une zone centrale regroupant distributions, services et techniques. Celle-ci était flanquée de part et d’autre par des piles en béton de 1 mètre de diamètre – creuses elles servaient de gaines techniques pour les réseaux d’eau, de ventilation et d’électricité –, et à ses extrémités par deux cylindres qui accueillaient les escaliers de fuite. Une seconde rangée de demi-piles était disposée en périphérie de dalle, complétée par des doubles cadres en béton armé préfabriqué, séparés de la structure primaire pour des raisons d’isolation thermique.
Cette dernière couche structurelle enveloppait le bâtiment et déterminait une façade très tectonique. Cette structure tridimensionnelle accueillait des coursives d’entretien et des brise-soleils. Une façade bioclimatique avant l’heure, témoin de la prise en considération, nouvelle pour l’époque, de problématiques énergétiques et climatiques post-choc pétrolier – ce dont attestaient aussi les faibles vides d’étage ou encore des esquisses de Lamunière étudiant la végétalisation de la façade à l’aide de bacs à fleurs jouant le rôle de contre-cœur intégrés aux cadres en béton. L’orientation nord-ouest / sud-est du bâtiment a toutefois contrecarré ces approches, en soi louables: l’ensoleillement horizontal le matin et le soir a provoqué, à travers les façades vitrées, une forte surchauffe des espaces intérieurs. La climatisation passive envisagée grâce à la façade profonde s’est révélée insuffisante. Par la suite, la coursive de maintenance périphérique a été encombrée d’appareils de climatisation, ce qui n’a évidemment pas amélioré le bilan climatique du bâtiment.

Derrière les contraintes se cachent (aussi) des solutions
L’expression architecturale du bâtiment reflète ses principes constructifs et additifs. Le volume aux angles chanfreinés est marqué par la verticalité de la structure porteuse extérieure qui alloue sa monumentalité à l’édifice, renforcée par la double hauteur d’étage et les doubles-cadres préfabriqués. De composition classique, les façades témoignent par ailleurs d’une symétrie axiale et d’un ordre horizontal tripartite. Le socle campe le bâtiment sur une double hauteur qui reste pourtant un premier étage «camouflé» à la faveur d’une arcade desservant les espaces du rez-de-chaussée. La couche du milieu superpose trois hauteurs de doubles cadres qui enserrent six niveaux lisibles aux nez de dalle. Pour finir, le couronnement de trois niveaux est caractérisé par des doubles cadres hauts d’un étage, et des oriels aux angles et au centre qui signalent la position privilégiée des plateaux situés au-dessus de la cime des arbres.
Les mesures patrimoniales s’appliquent essentiellement à cette expression extérieure marquante, mais aussi à la configuration spatiale et l’ameublement d’époque du hall d’accueil au rez-de-chaussée et aux noyaux distributifs. Si le remplacement des panneaux de façade est toléré compte tenu du changement d’affectation et de la présence d’amiante dans les éléments d’origine, les nouveaux éléments doivent néanmoins s’intégrer à l’image d’ensemble héritée du passé. Brauen Wälchli a pour ce faire utilisé des panneaux de couleur marron foncé. Les coursives et les garde-corps, éléments marquants de l’expression brutaliste du bâtiment, devaient quant à eux être conservés ou a minima restitués. Devenues balcons, les coursives devaient répondre à des exigences de sécurité et de charge utile plus élevées: une partie des cadres a pu être réemployée après avoir été adaptée et thermolaquée; tout comme les garde-corps, réhaussés et équipés d’un treillis noir discret. Détail ingénieux: une marche servant en même temps de caisson de store au logement en-dessous permet d’enjamber le vide et la différence de niveau par rapport à la dalle. Inadapté au nouvel usage, les caillebotis d’origine ont tous été remplacés par des caillebotis à maille plus resserrée et correctement orientée de manière à laisser un maximum de lumière naturelle les traverser.
Les projets de transformation avec enjeux patrimoniaux se heurtent souvent à des contradictions entre les exigences en matière de conservation et le respect des normes. Pour la phase du concours, Brauen Wälchli avait simplifié l’articulation des plans de logement en supprimant les deux noyaux circulaires abritant les escaliers de secours. Il a finalement fallu les conserver avec l’inscription de l’immeuble à l’inventaire du patrimoine en 2022, intervenue peu avant le dépôt du permis de construire. Casse-tête: sachant que la norme incendie actuelle impose une largeur de marche de 1,2 mètres pour les chemins de fuite, il était impossible d’affecter aux cylindres et à leurs marches de 1,1 mètres de largeur leur mission initiale. Il a donc fallu remplacer le monte-charge – inutile à l’affectation de logement – ainsi qu’un des ascenseurs – trop nombreux pour cette affectation – du noyau central par un escalier à double volée d’étage connectant tous les niveaux à un accès extérieur découpé dans le noyau au rez-de-chaussée. Quant aux imposants cylindres, leur accès est désormais interdit aux habitant·e·s et ils ont été, pour ainsi dire, «down-cycled» en gaines techniques. Il en va de même pour la question des contraintes sismiques, ingénieusement résolue par le doublage en béton des cylindres des escaliers de fuite entre le deuxième étage et le rez-de-chaussée, et par l’intégration de lamelles de renforcement en carbone contre les refends du noyau de distribution, du rez-de-chaussée au septième étage… aussi discrètement que possible, en imitant la structure, la teinte et la recette du béton couleur ocre des murs d’origine.

De la poussière à la lumière
Les plateaux de l’immeuble se présentent comme de grands espaces librement aménageables, typiques de l’open space des années 1970, profonds et artificiellement éclairés, la structure porteuse n’y tenant qu’un rôle périphérique de corset – spatialement parlant. La chappe d’origine a été décollée et remplacée par une chappe flottante pour repenser l’isolation phonique exigée par l’affectation domestique. La résistance au feu du béton (60 minutes pour des bureaux, 90 pour des logements) a par ailleurs nécessité l’ajout d’une couche de plâtre en sous-face des dalles, réduisant la marge de manœuvre en matière de hauteur sous plafond qui atteint finalement le minimum de 2,6 mètres exigé pour l’habitat dans le canton.
Les piles de la zone centrale n’étant pas alignées à la structure périphérique, les architectes ont osé la diagonale, au risque de se détacher de l’esprit de l’existant: ces parois en diagonale relient les doubles porteurs de la façade aux colonnes centrales, une solution pour obtenir des plans habitables tout en mettant en valeur la présence de la structure et sans contrevenir au rythme de la façade. Les pièces trapézoïdales organisées tête-bêche sont ponctuées de loggias qui jouxtent toujours une pièce plus étroite en façade. Profondes, les loggias offrent la vue et la clarté aux cuisines placées à leur extrémité, au-delà du maximum de six mètres de distance à la façade normalement admis. D’ailleurs, pour convaincre la maîtrise d’ouvrage et la commission d’architecture de l’habitabilité du plan, Brauen Wälchli a construit la maquette grandeur nature d’un appartement. 
Pour le reste, cloisons, plafonds en plâtre et sols en résine polyuréthane gris clair complètent le dispositif. Seules les piles structurelles apparaissent dans leur robe originelle de béton – un contraste bienvenu, obtenu grâce au sablage des peintures qui les recouvraient et au traitement cosmétique du béton lavé. Chaque étage abrite douze appartements, soit 121 au total avec le penthouse de l’attique. Compte tenu de la profondeur du plan, ils sont distribués par un couloir central qui contraint à leur mono-orientation, exception faite des appartements en bout jouissant d’une double orientation. Les logements sont isolés du noyau central par de nouvelles portes coupe-feu qui respirent les années septante avec leur hublot étiré, et souligne par opposition l’atmosphère aseptisé des couloirs menant aux appartements. Les niches qui marquent les entrées des appartements sont chacune mises en valeur par une teinte spécifique.
Au rez-de-chaussée, le hall d’entrée d’origine a été restitué dans son état initial. Les architectes ont conservé le comptoir d’accueil rond, charmant et à l’allure nostalgique, qui s’harmonise avec trois nouveaux groupes de boîtes aux lettres et le plafond suspendu. Les éléments métalliques thermolaqués orange de ce dernier ont pu être, pour la plupart, restaurés et réutilisés.
La seconde moitié du rez-de-chaussée vitré est destinée à la location en bureaux. Une salle commune est prévue au 1er étage et constitue l’élément de liaison entre l’ancien et le nouveau bâtiment, dont les 60 logements doivent être achevés cette année.

Continuité plutôt que réinvention
Au lieu de la coller au bâtiment existant, Brauen Wälchli a pris le parti – gagnant à plus d’un titre – de détacher une extension déjà rendue complexe par l’obligation d’utiliser un parking souterrain existant. Les ouvrages souterrains pèsent toujours très lourds dans le bilan environnemental et budgétaire, la mesure imposée par AXA était donc intéressante. Elle impliquait cependant aux fondations de l’extension de se faufiler à la manière d’une pyramide inversée au travers des étages souterrains, et d’enjamber la rampe d’accès au parking grâce à une structure en encorbellement composée de voiles et de dalles en béton précontraint. Au-delà de la galerie à deux niveaux évoquée précédemment, l’extension dialogue avec le bâtiment existant grâce à deux hauteurs de parapets, et au retrait des trois derniers étages sur un côté.
La reconversion du bâtiment commercial Normandie en logements illustre la capacité de l’architecture des années 1970 à se réinventer, pour autant que les architectes sachent jouer des contraintes pour en faire des sources d’inventivité créative. Le cadre imposé par la construction dans l’existant s’avère souvent libérateur, celui des normes dresse quant à lui des obstacles difficiles à franchir et parfois contradictoires avec la valeur d’usage et le bon sens. Les autorités savent néanmoins se montrer flexibles et incitatives dans d’autres domaines. Le loyer, par exemple, avec une récente loi libérant les projets de transformation de bureaux en logements du contrôle des loyers à Genève. Elle prend notamment acte du fait que les difficultés rencontrées lors d’une réaffectation génèrent des logements souvent «dispendieux» en matière de surface habitable, des profondeurs et une organisation spatiale atypiques. Un exemple à suivre dans d’autres domaines? Dans un tel contexte, dialogue et compromis semblent être de mise.
La transformation de l’immeuble Normandie met en lumière les tensions entre conservation, adaptation technique et objectifs économiques. Peu pratiquée ou ancrée dans les pratiques architecturales lors du concours en 2018, la démarche de réemploi aurait quant à elle pu être plus explorée. En l’état, le projet parvient toutefois à une domestication cohérente d’un bâtiment de bureaux existant, sans en trahir l’identité.

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