Données du projet
Données de base
Données du bâtiment selon SIA 416
Description
Se lancer dans une transformation sans plan concret est plutôt inhabituel pour un bureau d’architecture. C’est pourtant l’expérience qu’a fait Stereo Architektur avec le complexe commercial de Pratteln. Comment? D’abord en prenant le temps de se familiariser avec le bâtiment, puis en s’occupant de sa rénovation structurelle, et pour finir, en y intervenant discrètement et avec soin en pensant aux futur·e·s utilisateur·rice·s des locaux à but commercial.
Le bâtiment d’activités est situé au nord de la gare de Pratteln et longe les voies ferrées situées à proximité. Avec d’autres bâtiments regroupés sur le site dit «Zentrale», il a servi de centre de distribution à la Coop jusqu’en 2017. Son sous-sol abrite un immense entrepôt de vin, à l’instar de celui de Lysbüchel, au nord de Bâle, reconverti par Esch Sintzel en logements (voir à ce sujet: Arc Mag 2023–5, p. 87–91). On peut d’ailleurs comparer Zentrale et Lysbüchel, puisque le processus de transformation s’est déroulé de manière similaire. À Pratteln, c’est la société zurichoise Logis Suisse AG, une société immobilière œuvrant en faveur d’une construction équitable et écologique, qui a racheté le terrain à la Coop. Comme à Lysbüchel, une étude urbaine a ensuite été organisée, pour laquelle le bureau bâlois Bachelard Wagner proposait un projet visant un développement durable et respectueux du quartier. Mais alors qu’à Lysbüchel les parcelles ont cédées en droits de superficie, elles ont été vendues à des promoteurs immobiliers à Pratteln.
La coopérative Gewona Nord-West met à disposition des logements et des espaces de travail. À Pratteln, elle est propriétaire de deux parcelles, dont celle accueillant le long bâtiment d’activités. Pour éviter d’avoir des locaux vacants, elle a demandé à Denk-statt, filiale d’in situ, de les louer en attendant la réalisation des projets. Le bureau bâlois Stereo Architektur a quant à lui reçu un mandat direct de transformation. Une aubaine pour les architectes, impliqués très tôt. «Le processus était au premier plan pour le bâtiment d’activités», explique Jonathan Hermann, l’un des trois membres fondateurs de Stereo Architektur. «Avec le bâtiment, la Gewona n’a pas seulement repris un ouvrage, mais aussi les locataires temporaires et leur expérience, dont nous avons profité et renforcé en nous installant sur place.» Les architectes ont ainsi pu découvrir progressivement le bâtiment et faire évoluer pas à pas le projet architectural en s’appuyant sur les enseignements tirés et un dialogue constant avec la maîtrise d’ouvrage. «Les contraintes liées aux phases classiques de projet ont été remplacées par une ouverture d’esprit au service du projet et de son développement», précise encore Jonathan Hermann.
Reuse en façade
Désormais remis en état, le bâtiment d’activités est composé comme à l’origine d’un bâtiment de tête inscrit à l’inventaire, et d’une longue aile construite plus tardivement. Une dualité qui ne reflète toutefois pas les solutions constructives et l’organisation interne de l’ensemble. Construit en 1906, le bâtiment de tête a été progressivement agrandi à partir des années 1950 par l’ajout de dépôts et d’espaces supplémentaires. Trois étapes qui présentent chacune des solutions constructives différentes – piliers en acier, en béton et en forme de champignon – et entre lesquelles sont intercalées deux cages d’escalier. Les installations techniques et les chemins de fuite ne répondant plus aux exigences actuelles, seule une autorisation d’utilisation temporaire était envisageable. Stereo Architektur avait pour tâche d’harmoniser les différentes parties du bâtiment, de décentraliser les chemins de fuite et les installations techniques, et, de manière générale, de désencombrer le complexe pour «préparer le bâtiment à son prochain cycle de vie», dixit Jonathan Hermann, dans une approche économiquement, socialement et écologiquement durable, à faible empreinte carbone. Elle impliquait également d’installer davantage de fenêtres afin de permettre, le cas échéant, une utilisation future en bureaux. Ces fenêtres ne sont que partiellement neuves. Celles qui ne le sont pas proviennent du bâtiment voisin. Ce dernier aurait dû être remplacé par une nouvelle construction, mais le bon état de sa structure en béton a incité la maîtrise d’ouvrage à le rénover, permettant à ses fenêtres de poursuivre leur vie juste à côté. Les tôles profilées de la façade proviennent elles aussi d’un hangar situé sur le site. Jonathan Hermann parle de «réutilisation efficace»: la «mine» de matériaux de construction était située à proximité, les tôles ont pu être stockées dans la cave et leur reconditionnement est le résultat d’un processus collaboratif avec les entreprises concernées. Et il n’y a pas que leur réemploi qui a été efficace. Leur mise en œuvre en bandes crée une horizontalité marquée qui signale qu’il ne s’agit pas ici d’un immeuble de logements, mais bien d’un bâtiment d’activités et de bureaux. Sans oublier le fait que l’adaptation de la façade a aussi permis de l’isoler thermiquement.
Surcoûts? Non merci!
Un autre aspect du Reuse, invisible de prime abord, concerne son coût. Les éléments réutilisés sont moins chers que des composants neufs lorsqu’ils ne nécessitent pas beaucoup d’étapes intermédiaires et sont réemployés le plus possible en l’état. Dans le cas de Zentrale, cela impliquait d’habiller la façade en limitant la découpe des tôles. Raison pour laquelle certains éléments se chevauchent, ce qui a fortiori alloue au bâtiment un certain caractère. Autre facteur d’économie: éviter à tout prix le traitement du revêtement des tôles, raison pour laquelle c’est la face jusqu’à maintenant cachée qui est exposée. Un choix gagnant, aussi esthétiquement: «À l’origine, les tôles habillaient un entrepôt de couleur brun-jaune, assez laid», souligne Jonathan Hermann. La nouvelle façade présente désormais un profilage affiné. Le placement des fenêtres réutilisées s’est aussi fait avec soin, là où cela n’entraînait pas de surcoûts et où les percements devaient de toute façon être adaptés.
Si les deux façades longitudinales – l’une donnant sur les voies ferrées, l’autre sur la Werkgasse à l’arrière – paraissent semblables, elles sont néanmoins soumises à des exigences très différentes, comme l’explique Jonathan Hermann: «Le risque d’accident majeur le long de la voie ferrée a fortement limité le choix des matériaux. Les rampes de chargement devaient rester fonctionnelles. L’orientation et l’exposition imposaient une protection solaire totale». Côté Werkgasse, l’emploi de planches d’échafaudage brutes doit inciter les occupant·es à poursuivre les travaux, ce qu’encourage aussi le fait que les portes-fenêtres peuvent servir de vitrines, et que l’auvent invite à s’attarder dans la ruelle.
Désencombrer et rénover
Les cages d’escalier et les nouvelles voies de fuite qui desservent les quatre étages du bâtiment relient entre elles les trois parties constitutives du long volume. Des portes ont été déplacées, certaines pour répondre aux exigences en matière de protection incendie, d’autres pour rendre plus flexible l’utilisation des espaces. Pour créer de grands espaces neutres profitant d’un apport de lumière naturelle par deux côtés, les étages ont été débarrassés de certains vestiges encombrants. Le caractère de gros œuvre du bâtiment est encore renforcé par le choix de conserver certains matériaux, à l’image du carrelage des murs ou des mosaïques qui habillent certains sols et plafonds. Un patchwork censé rester visible même après emménagement des futur·e·s locataire·rice·s, comme témoin de l’histoire du lieu. Ce projet et ses choix soulèvent une question intéressante: qu’est-ce qui mérite réellement d’être protégé? Les monuments historiques seulement? Ne pourrait-il pas s’agir, comme c’est ici le cas, de bâtiments montrant comment on construisait durablement à l’époque, et se laissant transformer sans prétention avec les dernières connaissances en matière de techniques de construction.
Différentes structures constructives
Alors que le bâtiment principal de tête ne nécessitait aucune intervention statique et sera rénové ultérieurement, des renforcements s’avéraient nécessaires pour la longue annexe et ses structures variées. Fallait-il relier statiquement les différentes tranches du bâtiment, ou les séparer afin qu’elles puissent bouger indépendamment les unes des autres pour mieux répondre aux contraintes sismiques? Finalement, seule la première tranche directement adossée au bâtiment de tête a été rendue indépendante. Mais qui dit structures indépendantes, dit descentes de charges reprises différemment, un problème résolu ici par l’ajout de structures en béton. Dans différentes zones du bâtiment, des structures en acier ont également été ajoutées. Marquantes et bien visibles, on les assimile naturellement à des éléments architecturaux et elles participent à la qualité de l’ensemble. Ailleurs, ce sont des sous-structures ou des poutres en béton. Chaque situation a nécessité des solutions développées sur le tas par Stereo, installé sur place dans un petit bureau pendant la phase de construction afin de réagir aussi rapidement et spontanément que possible.
Une intervention marquante
Si les interventions ne se traduisent à première vue que par l’ajout d’éléments structurels, deux zones se distinguent toutefois par un choix de couleurs affirmé: aubergine intense pour les cages d’escalier et bleu pétrole pour les quelques locaux sanitaires ajoutés. Les balustrades peintes en rouge – adaptées en raison du risque de chute – se détachent sur ce fond. L’éclairage est lui aussi en partie réutilisé: les bandes LED installées pour la phase de construction ont été gainées de tubes en plastique et fixées aux colonnes sèches des cages d’escalier.
Accompagnement à long terme
Alors que la Gewona Nord-West s’occupe actuellement de trouver des locataire·rice·s pour les espaces du long bâtiment, Stereo Architektur rénove le bâtiment de tête en cours d’exploitation – des ONG y sont installées. «Ce qui nous plaît beaucoup dans ce projet, c’est l’accompagnement à long terme tout au long du processus de planification et de construction, et nous serons également là pour conseiller sur les éventuels aménagements réalisés par les locataire·rice·s, si cela est souhaité», explique Jonathan Hermann.
L’approche processuelle mise en place pour la transformation de la longue aile du bâtiment témoigne d’un soin impressionnant. Au lieu de se contenter de solutions standard, des détails ont été développés en favorisant des solutions aussi adéquates qu’économiques – grâce au réemploi et au potentiel matériel, physique ou créatif qu’il représente. «Cela nous a permis d’améliorer notre connaissance des lieux et d’intervenir à chaque fois de la manière la plus minimaliste possible», précise Jonathan Hermann. Stereo Architektur a fait de «Trust the Process» son credo, et pas seulement pour ce chantier. Avec succès, qui plus est, puisque tant les bilans énergétiques que les qualités esthétiques obtenues montrent que cette approche porte ses fruits.
L’essai a été rédigé par Christina Anna Horisberger pour Arc Mag 2026–3, traduit par François Esquivié et publié par Jørg Himmelreich.
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