Au Théâtre de Winterthour, EMI fait de la technique un langage architectural
Grâce à de nombreuses interventions ponctuelles EMI Architekt*innen a permis au Theater Winterthur de se projeter sereinement vers le futur. L’ouvrage, unique en son genre, témoigne de l’esprit structuré de Frank Krayenbühl, son auteur, et de l’engouement des années 1970 pour la technique. Des principes qui ont guidé une rénovation complète de l’édifice ne prônant pas le changement, mais la conservation d’un langage architectural atypique qui confère au bâtiment son caractère particulier.

La toiture étagée fait du théâtre un élément marquant dans l’espace urbain. | Photo: Roland Bernath
La salle est plongée dans l’obscurité. La scène, déserte. Un gigantesque pendule doré se détache sur le fond noir. Son va-et-vient symbolise le temps qui est marqué par des rythmes différents dans la vie de Gregor Samsa, figure principale de «La Métamorphose» de Franz Kafka, dont les premières répétitions techniques ont débuté ce printemps au théâtre de Winterthur. La pièce réadaptée en opéra y fêtera sa première mondiale le 18 septembre 2026.
Les techniciens du théâtre utilisaient jusqu’il y a peu des câbles auxquels étaient fixés des contrepoids pour faire monter ou descendre des objets comme le pendule en fond de scène. Un travail physique éprouvant qui n’a été remplacé par des moteurs électriques qu’en 2025 avec l’achèvement de la rénovation du théâtre.

Situation | Plan: EMI Architekt*innen
Ordre géométrique strict
Achevé en 1979 après onze ans de planification et de travaux, l’ouvrage marquant conçu par Frank Krayenbühl était considéré comme très moderne, notamment sur le plan technique. L’architecte zurichois avait décidé de ne pas dissimuler les éléments techniques du bâtiment et de la scène, préférant même les mettre en valeur à l’aide de couleurs vives. L’œuvre est aujourd’hui assimilée à l’architecture high-tech des années 1970, catégorie à laquelle appartient aussi par exemple le Centre Georges-Pompidou, inauguré à Paris en 1977. À Winterthur, la trame carrée de 0,64 x 0,64 mètre choisie par Krayenbühl régit l’ensemble du bâtiment. Multipliée par quatre, elle donne la mesure des axes 2,56 x 2,56 mètres.

Pendant les entractes, le public peut apercevoir, entre les bandes plissées en béton fibré du faux plafond, l’espace technique qui s’illumine: ici aussi le théâtre dévoile sa machinerie. | Photo: Georg Aerni
Chargé de la rénovation du théâtre, EMI Architekt*innen a adopté la même rigueur que celle déployée par Krayenbühl pour articuler chaque élément. Dans leur candidature à la mise en concurrence pour le choix d’un prestataire en 2019, le bureau zurichois déclare se considérer comme le défenseur du monument architectural conçu par Krayenbühl, une position que Ramin Mosayebi explique en ces termes: «Le bâtiment a été construit de manière si cohérente qu’il n’était pas nécessaire d’apporter de nouvelles touches. Nous voulions plutôt lui redonner son lustre d’antan.» Une fois mandatée, l’équipe a défini plus d’un millier de mesures ponctuelles visant à mettre de l’ordre et à renouveler les installations techniques accumulées au cours des quarante dernières années, tout en adaptant le bâtiment aux normes actuelles. «Chaque intervention devait s’inscrire dans le système de mesures d’origine», continue Ramin Mosayebi, évoquant là l’une des lignes directrices centrales de la rénovation. «Cela nous a aidés à prendre des décisions. Les artisans aussi, d’ailleurs. La façon dont le théâtre a été construit facilite en outre le travail des personnes qui y travaillent.» Les nouveaux moteurs – qui remplacent les câbles évoqués précédemment – sont montés en rangées sur la paroi arrière de la scène latérale. Au plafond, des rails noirs destinés à l’éclairage ou aux décors sont fixés à intervalles réguliers. Le nombre de projecteurs est ainsi passé de 900 à 250. Jusque-là commandés manuellement, le nouveau réseau mis en place permet de les actionner à l’aide d’un joystick.

Rez-de-chaussée | Plan: EMI Architekt*innen

Coupe | Plan: EMI Architekt*innen
Code couleur homogène
Si la rénovation a fait évoluer le travail des techniciens et permis d’améliorer leur sécurité, le public ne remarque pratiquement rien. Les fauteuils en aluminium argenté et l’éclat velouté de leur revêtement vert turquoise marquent aujourd’hui encore l’aspect de la salle au plan asymétrique. Celles et ceux qui s’attardent sur l’un des quelques 800 sièges rabattables remarqueront peut-être que le nouveau rembourrage et le tissu en fibres naturelles participent à créer une atmosphère très agréable. Lorsque l’on pénètre dans la salle et pendant les entractes, un éclairage indirect attire le regard vers le plafond, où des bandes de fibrociment gris clair descendent en plis vers la scène. Entre chaque bande, des panneaux de plexiglas transparent laissent entrevoir toute la hauteur de la salle, là où des éclairagistes s’activent sur des passerelles suspendues filigranes.
À côté du système métrique rigoureux, la répartition chromatique stricte est un autre principe caractérisant le théâtre. «La palette de couleurs des éléments de construction suit un code bien défini», explique Ramin Mosayebi. «Nous avons recherché les teintes d’origine pour les appliquer à tous les nouveaux éléments.» Les profilés en acier qui forment la structure tridimensionnelle au-dessus du foyer sont bleus, les conduits de ventilation orange et les portes rouges – sans différencier les grandes portes coupe-feu des simples portes. Les scènes et leurs équipements techniques sont recouverts de peinture noire. Les couleurs doivent avoir une finition «ultra-brillante» comme de la peinture automobile, aurait noté Krayenbühl dans le cahier d’appel d’offres. Ces surfaces précieuses à l’aspect pourtant industriel ont traversé les âges jusqu’à aujourd’hui.
Un théâtre conçu comme un atelier ouvert
Le théâtre de Winterthur étant un monument historique récent, les architectes d’EMI ont eu l’occasion d’échanger avec des contemporain·es de l’époque de sa construction. L’ancien concierge, qui vivait alors avec sa famille dans le théâtre, a notamment pu témoigner de certaines idées et intentions de Krayenbühl. Ce dernier considérait le bâtiment comme un atelier vivant. Le foyer ouvert, qui relie entre eux tous les niveaux de la topographie du théâtre, fait écho à cette idée. Et le fait que cet espace généreux et fluide offre de la place pour des représentations de petite envergure ne fait que renforcer cette hypothèse. Pour proposer une programmation variée et attrayante, un théâtre doit pouvoir accueillir différents formats. Alors que les répétitions de «La Métamorphose» sont en cours sur la scène principale, une classe d’école débouche par l’entrée principale pour assister à un spectacle sur la scène mobile du foyer.

La structure porteuse colorée confère au lieu une atmosphère à la fois technique, joyeuse et pleine de caractère. | Photo: Roland Bernath
Des adaptations ont dû être apportées au foyer pour qu’il conserve sa multifonctionnalité. Le respect des normes de sécurité incendie dans un espace distributif ouvert et ponctué d’escaliers était problématique. Il n’était pas question de modifier l’espace et son aménagement, ce qui a poussé les architectes à devoir réduire au maximum la charge enflammable dans le foyer. C’est pour cette raison que le vestiaire à été cloisonné. Vestes et manteaux disparaissent désormais derrière des battants de portes habillées de miroirs qui se ferment automatiquement en cas d’incendie. Au lieu d’ajouter une couleur au code déjà existant pour ce nouvel aménagement, il se fond dans le décor et reflète les murs en béton brut du sous-sol. Si dans le hall d’entrée les emblématiques chaises rouges Eames ont pu être conservé, les petites tables carrées grises ont été produites à l’identique avec des matériaux ignifuges. Conçu de manière que sa structure apparente s’aligne avec les joints des dalles originales en pierre artificielle gris clair, le nouveau comptoir de bar, gris lui aussi, n’augmente pas la charge thermique.
Même si leur apparence n’a pas changé, les portes rouges des chemins de fuite verticaux ont été mises en conformité aux normes de protection incendie. Elles permettent notamment d’accéder aux loges des artistes qui sont équipées d’une connexion Wi-Fi, ainsi que d’écrans et de haut-parleurs qui tiennent les artistes informé·es du déroulement de la pièce sur scène.
Un système de climatisation assure aussi un confort optimal dans les vestiaires et dans le foyer. Une nouveauté bienvenue, alors que les étés ont de plus en plus tendance à s’éterniser. Et puisque l’on parle de confort, les personnes à mobilité réduite ont désormais la possibilité d’accéder sans obstacle à la quasi-totalité des espaces grâce à l’arrêt ajouté à l’ascenseur d’origine, et au nouvel ascenseur situé à côté de l’entrée principale et qui dessert le parterre inférieur et les vestiaires.

L’aménagement intérieur de la brasserie, avec son plafond composé de panneaux laqués orange et de centaines d’ampoules, a été reconstitué. Les chaises Eames, en revanche, sont encore d’origine. | Photo: Roland Bernath
Préserver le caractère unique des années 1970
On remarque à peine les mesures prises pour respecter les normes de protection incendie et améliorer l’accessibilité. À vrai dire, ce sont toujours les poutres à treillis métalliques bleues du plafond, les conduits de ventilation orange et les câbles électriques noirs qui attirent l’attention. Contrairement au Centre Pompidou, Krayenbühl n’a pas disposé les installations techniques à l’extérieur, mais a tenu à les mettre en valeur à l’intérieur. À l’extérieur, le théâtre à la silhouette sculpturale est recouvert d’un épiderme de plomb laissé en l’état. Les anciens vitrages ont été remplacé par des fenêtres plus performantes, l’isolation des toitures a été refaite et on y a placé une installation photovoltaïque. En d’autres termes, on a pris soin d’optimiser la performance énergétique du bâtiment sans en altérer l’expression. Un pari réussi qui permet au Theater Winterthur rénové de rester un témoin de l’architecture des années 1970 et de son faible pour la technologie. Et ce pour les décennies à venir.
Le texte a été rédigé par Daniela Meyer pour le Swiss Arc Mag 2026–3.
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