Lorsque le réemploi s’invite dans le projet – à propos du LysP8 de Loeliger Strub
L’immeuble conçu par Loeliger Strub Architektur est le dénouement exemplaire à plus d’un titre de la transformation du Lysbüchel Areal au nord de Bâle. Au-delà de constituer la dernière pièce de l’îlot, LysP8 est surtout un jalon remarquable pour la construction durable: il fait recours à de nombreux éléments et matériaux réutilisés, et démontre que confort domestique et espace réduit ne sont pas incompatibles.

Avec le LysP8, la pierre angulaire de l'îlot du Lysbüchel a été posée. | Photo: Federico Farinatti
La Suisse ne compte plus beaucoup de zones industrielles ou commerciales pouvant encore faire l’objet d’une réaffectation. Située entre la gare de St. Johann et Saint-Louis en France, Volta Nord à Bâle en est une. Sur Google Maps, les rails et le nom des rues témoignent encore de ce à quoi ressemblait autrefois cet endroit: abattoir, entrepôts, centres de distribution. Coop en occupait notamment une partie, baptisée Lysbüchel. Des décennies durant, l’enseigne y rassemblait des marchandises avant de les envoyer dans toute la Suisse, à l’image d’un ancien entrepôt de vins récemment transformé en logements par les architectes Esch Sintzel pour la fondation Habitat. LysP8 est aussi un projet estampillé Habitat. Le tout récent immeuble de six étages conçu par Loeliger Strub Architektur est un projet dans lequel le réemploi n’est pas qu’un vœu pieu. Nombreux, les éléments réutilisés proviennent de différentes sources et ont eu une influence déterminante sur la conception de l’ouvrage. Et la tâche n’a pas toujours été facile, comme le relate le texte qui suit.
Un plan d’aménagement en faveur de la construction durable
Alors que les CFF développent actuellement le secteur Nord de Volta Nord avec des bâtiments de grande échelle, la fondation Habitat a mené à bien la transformation du Lysbüchel Areal, acquis auprès de Coop en 2013, en favorisant une échelle plus petite. Le résultat ressemble à un collage coloré et hétéroclite d’immeubles qui renvoie l’image d’un ensemble très animé. Tous les bâtiments n’ont pas été réalisé par la fondation. Au lieu de tout développer en interne, Metron AG a été chargée d’élaborer un plan d’aménagement, et le site a ensuite été divisé en 15 parcelles constructibles. Douze d’entre elles ont été louées à des coopératives dans le cadre de contrats de droits à construire. Les bailleurs de logement devaient pour cela candidater en présentant des concepts respectant les principes d’un développement durable et favorisant une mixité sociale. Ce que Marc Loeliger salue: «l’urbanisme le plus durable permet aux habitant·e·s de s’identifier à leur lieu de vie».
Pierre angulaire de l’îlot
L’immeuble de six étages de Loeliger Strub occupe l’angle de la zone à bâtir n°7, lui-même divisé en huit parcelles dans la logique traditionnelle de la construction d’îlot. L’acronyme LysP8 vient d’ailleurs de là: Lysbüchelareal parcelle 8. «Lorsqu’il est devenu évident que nous avions remporté le contrat d’étude, les autres immeubles résidentiels étaient déjà bien avancés dans la phase de planification ou de construction.», explique Marc Loeliger. Difficile aussi de réagir architecturalement à l’existant: «Il ne restait plus rien sur la parcelle 8, et nous avons dû imaginer une nouvelle histoire pour le bâtiment.» De plus, la fondation a imposé des exigences strictes sur la méthode de construction et le programme des pièces: la plus grande proportion possible de composants de construction réutilisés, une construction en bois et une modularité maximale. Moins visible en façade qu’à l’intérieur, la solution proposée par les architectes consiste en une construction modulaire. Les éléments réemployés n’étant que rarement disponibles dans un catalogue, les attentes en matière de réemploi se sont révélées être un défi d’envergure. Leur quête nécessite en général d’identifier des bâtiments en passe d’être démolis ou rénovés. Il faut ensuite s’assurer que les éléments répondent aux exigences en matière de résistance au feu et de sécurité. Et il faut aussi les stocker, ce qui peut entraîner des dépenses imprévues. «L’étroite collaboration avec Zirkular, entreprise fondée par in situ et qui propose des prestations d’études spécialisées dans la construction circulaire, nous a été extrêmement utile, voire indispensable», explique Marc Loeliger. Malgré la précieuse aide, tout n’a pas été facile; trouver les éléments appropriés au bon moment reste une équation dans laquelle le hasard et la chance tiennent un rôle important. Et les éléments constitutifs du bâtiment ont tous leur «story of reuse» qui tend à le prouver.

Situation
Des tuiles en façade
LysP8 se situe à l’angle Weinlagerstrasse-Lothringerstrasse. Les façades donnant sur les rues sont animées par un jeu alternant petits et grands éléments. La présence de la cage d’escalier ouverte vers le nord, en direction du périmètre des CFF, est accentuée par ses dimensions imposantes et des balcons communs en saillie qui la signale aux passant·e·s. Avec leurs fenêtres à la française, les façades sont plus finement tramées et présentent quelques particularités: les volets métalliques rouge vin et encadrés dans une embrasure aux pans légèrement biais ont deux battants superposés – à l’image d’une porte de grange –, il y a aussi ces tuiles gris-brun à la patine héritée de leur première vie. Celles du rez-de-chaussée, couleur terre cuite, semblent neuves mais sont belles et bien réutilisées. L’usage de tuiles en façade n’est pas si courant, on en trouve sur les fermes de la région viticole zurichoise qu’elles protègent contre les intempéries. Au LysP8, elles sont le premier indice manifeste de la mise en œuvre d’un grand nombre de matériaux réemployés: à titre d’exemple, les grilles des garde-corps et les cuisines le sont également. Les panneaux Eternit qui recouvrent les murs de la cage d’escalier proviennent d’un surplus de production. Loeliger Strub a pris très au sérieux les exigences de la fondation Habitat, à tel point que le projet a dû être adapté à plusieurs reprises en raison de la disponibilité et de la qualité des composants et des matériaux visés. «Nous voulions par exemple utiliser du bois issu d’un chantier de tunnel pour les planchers. Le matériau était déjà intégré dans la planification et nous avions commencé à le collecter, mais il s’est avéré que le bois était infesté de champignons. Quant aux panneaux Eternit, la quantité disponible de la même teinte n’était pas suffisante pour les utiliser dans la cage d’escalier, et sur les façades de la cour intérieure.» Il faut le savoir pour le remarquer sur place, mais les architectes ont développé un concept de couleurs nuancées pour pallier cette situation. L’histoire de ce bâtiment est donc celle d’une compilation, d’une accumulation et d’une intégration dans un concept global riches en contrastes certes, mais proposant une harmonie suffisante pour éviter un aspect de collage.

Au-delà de leur fonction distributive, les coursives doivent aussi stimuler les rencontres et les échanges. | Photo: Federico Farinatti
Des distributions dédiées aux rencontres
L’escalier ouvert avec l’ascenseur au centre, sur l’accès principal du bâtiment, est plus que spacieux. Il mène aux coursives qui donnent accès aux appartements. «Cet escalier est à nos yeux un espace public, un lieu de rencontre», souligne Marc Loeliger. «C’est pourquoi nous avons également équipé les terrasses d’un mobilier fixe qui invite les gens à s’y retrouver.» La montée d’escalier ouverte est également judicieuse d’un point de vue constructif puisqu’elle a permis de réaliser le noyau d’ascenseur en bois. «Et elle n’est prise en compte ni dans le calcul de la surface habitable, ni dans celui de la consommation d’énergie.» En ce jour de décembre, il fait relativement frais ici. Mais en été, lorsque les habitant·es profitent des coursives en soirée, cet espace devient un lieu de rencontre semi-public très animé.

Les plus grands appartements offrent des perspectives visuelles qui les rendent particulièrement spacieux. | Photo: Federico Farinatti
De petits appartements riches en astuces spatiales
Les 27 logements – un mix de 1,5, 3,5 complétés par deux unités de 4,5 pièces – sont petits et très compacts. Le plus petit des 1,5 pièces mesure à peine 31 mètres carrés. Une recherche intense et variée sur l’espace de vie en soi et les enseignements tirés d’autres projets ont aidé Loeliger Strub à trouver des solutions originales. Comme dans l’immeuble de la Waffenplatzstrasse à Zurich, la salle de bain accessible aux personnes à mobilité réduite, a été placé entre le séjour et la chambre à coucher, dans une grande niche murale. Cette dernière est équipée de deux battants toute hauteur. Une fois déployés, ils transforment la salle de bains en une salle d’eau généreuse, tout en isolant simultanément séjour et chambre à coucher. Refermés, ils laissent place à un couloir reliant ces mêmes pièces. Ils permettent aussi d’isoler individuellement le séjour ou la chambre en fonction des constellations spatiales et sociales souhaitées.Les appartements sont équipés d’un chauffage au sol alimenté par le réseau de chauffage à distance. Certains appartements ont des sols en argile coulé – un revêtement recyclable en fin de vie. Pour diverses raisons, la solution envisagée à l’origine pour l’ensemble des logements n’a pu être appliquée qu’à certains d’entre eux. Les cuisines ont été récupérés auprès d’une coopérative de logements zurichoise. Les éléments neufs qui y ont été ajoutés sont de couleur sombre. Le contraste avec le blanc cassé des éléments réemployés apporte une valeur ajoutée esthétique à l’ensemble. Afin d’éviter de marquer le Fermacell, les vis de fixation des revêtements de cloisons peints n’ont pas été vissé à fleur. Non envisagée à l’origine, cette mise en œuvre s’est révélée pertinente en cours de réalisation: un signe manifeste de la démontabilité des cloisons. Une partie des dalles en bois lamellé a été fabriquées à partir de poutres récupérées. «Les planchers se sont révélés être un défi de taille», raconte Marc Loeliger. «Différentes pistes ont été envisagées avant de trouver une source – qu’on appelle aussi mine – appropriée.» Comme précédemment évoqué, le bois récupéré du chantier de tunnel n’a pas pu être utilisé, ce qui a forcé les architectes à recourir à du bois neuf pour compléter les planchers. Ce qui, en revanche, est bien visible dans les appartements, comme partout dans le bâtiment d’ailleurs, ce sont les piliers et les poutres qui laissent deviner la trame structurelle stricte et répétitive. Les murs en bois massif qui délimitent les pièces humides assurent la rigidité latérale du bâtiment grâce à des poteaux renforcés d’acier à leurs extrémités. Ceci permettrait de mettre à nu la structure, à l’exception des cages d’escalier, et, grâce à la construction modulaire, de réaliser un agencement des pièces totalement différent.

Les surfaces en bois naturel ont été combinées avec des finitions colorées. | Photo: Federico Farinatti
Des films pour les soirées d’été
La diversité presque brutaliste des immeubles de l’îlot s’offre aux yeux de celles et ceux qui s’aventurent dans la cour intérieure verdoyante. Très dense, l’intérieur d’îlot n’en est pas moins ouvert et accueillant. La visite ayant eu lieu en décembre, la cour était bien sûr déserte, mais il ne fait aucun doute qu’elle s’animera avec le retour des beaux jours.Des caillebotis réemployés ont été utilisés pour créer l’escalier qui mène du niveau de la rue jusqu’à la pelouse de la cour. La profondeur de ses marches en fait un élément important pour la vie de la cour: on s’y assoit en été pour discuter ou pour regarder un film. Ainsi, malgré son originalité, LysP8 se fond dans le décor coloré des dix autres immeubles résidentiels qui bordent le pâté de maisons. Un projet très réussi, somme toutes: la construction circulaire apporte avec elle son lot de défis, certes, patience et flexibilité sont mères d’avancées significatives dans la bonne direction. Difficile d’imaginer qu’il sera un jour possible de construire en respectant entièrement les exigences du zéro net; mais grâce à la mise en réseau de ses acteur·rices et au partage des connaissances, la construction circulaire va gagner en importance, ouvrant la voie à une nouvelle esthétique architecturale – un constat que LysP8 permet de dresser.

Tuiles aux nuances terreuses, embrasures bleues, volets rouges, plaques de fibrociment grises: LysP8 dégage une image robuste, mais aussi enjouée et pleine de vitalité. | Photo: Federico Farinatti
Le texte a été rédigé par Christina Horisberger et publié pour la première fois dans Arc Mag 2026–2.
La traduction en français a été revue par François Esquivié.
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