Casino de Winterthur – réaffectation des halls SLM classés monuments historiques

 
8400 Winterthur,
Suisse

À la tombée de la nuit, les trains éclairés depuis l’intérieur et le lustre semblent littéralement flotter dans les airs. Il en résulte une atmosphère cinématographique qui rappelle des films tels que «Blade Runner». En haut du mur longeant la Zürcherstrasse, un jeton surdimensionné indique avec humour la nouvelle affectation. Le passage public de la «Markthalle» relie Zürcherstrasse et Dialogplatz tout en faisant office de hall d’accueil pour le casino, et à l’avenir aussi pour un club de fitness et un food-court. Au fond de la salle se trouve un autre bar. Une terrasse a été aménagée sur la struncture en bois. Cette dernière permet de contempler de près les poutres Hetzer en acier-bois qui portent la toiture. Les intérieurs des locomotives sont revêtus de bois et dégagent une atmosphère étonnamment chaleureuse. Cette ambiance est notamment portée par la structure en bois apparente et le carrelage noir. Le petit bâtiment de tête donnant sur la Zürcherstrasse abrite un espace événementiel indépendant. Entre le casino, l’espace événementiel et le bâtiment voisin s’étend une petite cour intimiste.

Données du projet

Données de base

Situation de l'objet
Zürcherstrasse 33+35, 8400 Winterthur, Suisse
Catégorie de projet
Type de bâtiment
Achèvement
12.2025

Données du bâtiment selon SIA 416

Étages
de 3 à 5 étages
Nombre de sous-sols
1 étage
Surface de plancher
6980 m²
Volume bâti
59'090 m³
Coûts de construction (BKP 2)
73,0 mio. CHF

Description

Autrefois, ces halles classées monuments historiques servaient à la fabrication de locomotives; aujourd’hui, elles accueillent des espaces de jeux. Avec ce casino, le quartier Lokstadt de Winterthour s’est doté d’une nouvelle attraction, destinée à devenir la porte d’entrée du quartier. En structurant l’immense halle à l’aide de deux volumes en bois aux allures de trains et d’un lustre spectaculaire, Oxid Architektur et Haefele Schmid Architekten misent sur une idée aussi simple que forte. Le projet concilie avec élégance les enjeux de la préservation patrimoniale, du développement urbain et de la mise en scène.

On compte par centaines les halles industrielles reconverties en Europe au cours des quarante dernières années, dans le sillage de la désindustrialisation – très souvent à l’aide de planchers intermédiaires ou de boxes structurant leurs grands espaces. C’est également le cas des anciennes halles de la SLM à Winterthour, dans lesquelles de nouveaux volumes ont été insérés. Mais ce qui était innovant au tournant du millénaire est aujourd’hui devenu une pratique largement établie. Les questions architecturales récurrentes liées à ce type d’intervention n’en sont que plus importantes: quel degré de retenue adopter pour permettre au bâti existant de conserver toute sa présence? Et comment créer de nouveaux espaces sans compromettre la hauteur et la légèreté qui caractérisent ces halles industrielles?

Genius Loci plutôt que Megalou
Le quartier Lokstadt constitue la dernière partie de l’ancien site industriel Sulzer-Areal à être réaffectée depuis l’arrêt progressif, au cours des années 1980, de la production de locomotives et de machines, après près d’un siècle d’activité. Ce périmètre d’environ 22 hectares, situé à moins de 200 mètres au sud-ouest de la gare centrale de Winterthour, a d’abord fait l’objet d’un projet de développement fondé sur une tabula rasa et la création d’un parc d’affaires. Ce projet a toutefois été abandonné face à l’opposition de la population et de la Société suisse des ingénieurs et des architectes. Sulzer a ensuite lancé un concours international, remporté en 1992 par Jean Nouvel avec son projet «Megalou». Faute d’avoir trouvé de grands investisseurs, le permis de construire a été abandonné en 2001, fermant définitivement la porte à la réalisation du projet, mais ouvrant la voie à des démarches à plus petite échelle fondées sur des usages temporaires et des solutions transitoires.
Cette approche incrémentale est finalement devenue un modèle pour le développement urbain contemporain en Suisse, en particulier pour la reconversion des friches industrielles. En effet, bien que cette tâche ait été entreprise dans des dizaines de sites, les résultats sont souvent décevants, car trop souvent, les traces de l’histoire industrielle ont été effacées et remplacées par des bâtiments génériques. Il en va autrement du site Sulzer, où une grande partie du patrimoine bâti a été préservée et où l’on a cherché à créer, à travers de nouvelles structures, un lien avec l’histoire du lieu. 
Parmi les premières réalisations marquantes, on compte la reconversion de la forge de chaudières de la halle 180 en département d’architecture de la ZHAW, signée Mäder + Mächler Architekten et Eppler Maraini Schoop (1991). De nouveaux bâtiments, des projets de transformation et de surélévation ont ensuite vu le jour au tournant du millénaire: les logements Lokomotive de Knapkiewicz & Fickert (2006) ou le Superblock d’Adolf Krischanitz (2015), pour ne citer que deux exemples. Le Lagerplatz, quant à lui, constitue un secteur situé en bordure des voies ferrées, que la fondation Abendrot aménage depuis 2014 dans une perspective écologique et socialement responsable, en concertation avec les acteurs et actrices concernés. C’est ici que se trouve la halle K.118, rénovée et surélevée de trois niveaux par le Baubüro in situ en ayant recours au réemploi (2021).
Avec le développement du Werk 1, la transformation du Sulzer-Areal est entrée dans sa phase finale, orchestrée par Implenia sous le label «Lokstadt». On y trouve entre autres le projet Krokodil de Baumberger & Stegmeier et KilgaPopp, un immeuble de 248 logements réalisé en bois (2021), ainsi que la tour de logements Bigboy d’EM2N (2023). Cette dernière définit avec les halles SLM réaménagées la limite nord-ouest du périmètre matérialisée par l’artère très fréquentée de la Zürcherstrasse. Clef de voûte et dominant le nouvel ensemble du haut de ses 100 mètres, la tour résidentielle «Rocket» de Schmidt Hammer Lassen Architects et Cometti Truffer Hodel Architekten devrait se dresser d’ici 2030 juste à côté du nouveau casino.

Une maison dans la maison
Le propriétaire Ina Invest – un spin-off immobilier d’Implenia désormais intégré au groupe Cham Swiss Property – a lancé en 2020, avant même que leur affectation ne soit définie, un concours d’architecture pour la reconversion des halles mitoyennes «Habersack» et «Rapide» avec son bâtiment de tête, et de la «Draisine», dans le cadre du plan d’aménagement du quartier de Lokstadt. Ce dernier définit pour les halles la surface utile maximale et intègre des exigences énoncées par les services de conservation des monuments qui définissent les surfaces devant rester libres à l’intérieur des halles. C’est le groupement Oxid Architektur et Haefele Schmid Architekten qui a remporté le concours en proposant des espaces de coworking dans la halle Habersack ainsi qu’un hôtel aménagé dans un volume de trois niveaux implanté à l’intérieur de la halle «Rapide». Sa forme évoque deux trains, une métaphore simple qui structure le projet. Le concept de «maison dans la maison», qui limite les transformations de la halle existante, a convaincu le jury.
Au cours du processus de commercialisation, la société Swiss Casinos est entrée dans le projet et un contrat de location a été signé en novembre 2021. Le programme initial de l’hôtel a alors été remplacé par un casino. Le volume inséré dans la halle a ainsi pu être conçu plus court et plus bas que prévu, libérant de l’espace pour un vaste bar ainsi que pour des tables de roulette, de blackjack et de poker. Avec l’ouverture de ce nouvel établissement, Swiss Casinos a fermé son site de Schaffhouse, jugé déficitaire, et a transféré son personnel à Winterthour.

Virtuoses de l’équilibre
Créé en 2020, Oxid Architektur a pris le relais du bureau fondé en 1984 par Marianne Burkhlater et Christian Sumi – sous la direction de Yves Schihin et Urs Rinklef, associés de longue date chez Burkhalter Sumi. Le bureau a développé une expertise remarquable dans le domaine de la construction dans et avec l’existant: de la transformation et de l’extension de l’hôtel Zürichberg (1995), un projet emblématique qui complète l’hôtel existant par une nouvelle aile de chambres organisée autour d’une rampe circulaire, jusqu’au bâtiment commercial Buck 40 à Zurich (2025) et son atrium à l’allure brutaliste découpé dans les dalles, en passant par la rénovation de la Stadthalle à Zurich (2020) et ses rampes sculpturales dorées – pour ne citer que quelques projets. Si le langage a évolué avec le temps, l’approche est restée remarquablement cohérente: un respect de l’existant mis en valeur par de nouveaux accents architectoniques marquants, et des couleurs vives.
Les travaux de HSAR témoignent d’une sensibilité similaire, à l’image d’un projet à Gondo (2007), où une lave torrentielle détruisait un tiers de la tour historique de Stockalper à l’automne 2000. Les architectes ont complété le volume existant atrophié en béton apparent, et ajouté deux autres bâtiments pour créer un ensemble cohérent qui rend compte de l’histoire du bâtiment impacté par la catastrophe naturelle.
Un équilibre entre retenue et audace qui se manifeste également au Casino de Winterthour.

Visite des lieux
Les façades en briques des hangars à locomotives ont été traitées avec respect et, de l’extérieur, l’activité du casino ne se laisse percevoir que discrètement. C’est principalement un énorme jeton, qui dépasse du mur donnant sur la Zürcherstrasse, qui témoigne de cette nouvelle fonction – peut-être un clin d’œil humoristique au boulet de canon qui se trouve coincé dans un escalier du palais romain Colonna depuis le 17e siècle? En franchissant les portes battantes ornées d’une grille de petits hublots, on devine une vocation culturelle, mais on ne s’attend pas à un spectacle extravagant façon Las Vegas. Cette discrétion est programmatique. Le casino fait preuve de retenue sur le plan architectural, tout en ayant beaucoup de caractère. C’est derrière les façades, dans la Habersack Halle, que se joue clairement la destination du lieu.
Mitoyenne du casino, la halle «Habersack» a été divisée en deux. La première moitié, vide ou presque – deux wagons de fret abritant vestiaires et sanitaires s’y tiennent, témoins de l’ancienne affectation d’usine à wagons et locomotives – permet de traverser le complexe et d’accéder aux différentes enseignes, dont le casino dans la halle «Rapide» voisine. La deuxième moitié devrait bientôt accueillir un food-court et un club de fitness hébergés dans une structure en bois. Baptisé «Markthalle», ce passage public reliant Zürcherstrasse et Dialogplatz constitue le geste urbanistique marquant du projet. Si le potentiel pour faire de cet espace un lieu central du nouveau quartier est évident, sa concrétisation nécessitera une programmation créative.
En termes d’architecture, c’est la halle «Rapide» – celle du casino – qui remporte la palme. Le lustre qui flotte au-dessus du Lok-Bar est particulièrement impressionnant. Il a été suspendu au pont-roulant qui servait autrefois à déplacer les locomotives – l’ensemble pèse plus de 15 tonnes. Cette utilisation de l’existant pour suspendre une sculpture lumineuse en briques de verre est le geste le plus élégant du projet: un élément industriel reste en service, délaissant son statut d’outil pour devenir le signe fastueux et fascinant de la nouvelle salle.

Jouer comme un Balde Runner
Les volumes en bois évoqués précédemment surprennent eux aussi. Ces locomotives abstraites constituent le cœur iconographique du projet, et ne sont pas sans rappeler les bâtiments le long des routes américaines analysés et qualifiés avec humour par Robert Venturi et Denise Scott Brown de «canards»: des bâtiments dont la forme, selon eux, renvoie immédiatement à leur fonction. Les locomotives ont déserté les halles de la Lokstadt, pas plus que l’on n’y trouve des trains miniatures. La métaphore est donc une visualisation du passé, un «duck from the past», sorte d’esprit métaphorique matérialisé à travers l’architecture.
Les deux voies sur lesquelles sont positionnées les locomotives ont d’ailleurs un statut similaire: elles relient les nouveaux aménagements à la logique initiale de la halle, tant spatialement que conceptuellement. Elles nous indiquent aussi l’entrée située entre les deux volumes. Le bois et les carreaux de faïence noire qui habillent les cages d’escaliers confèrent à l’intérieur un aspect chaleureux – un contraste intéressant avec l’univers d’acier et de briques plutôt froid de la halle. Quand bien même la forme et l’agencement des salles de machines à sous ont été revus au cours de workshops avec le maître d’ouvrage, les cabines abritant les jeux sont plutôt introverties, comme si la typologie hôtelière n’avait pas complètement disparue – impression que renforcent les nombreux écrans et de la chaleur qu’ils dégagent. Le concept aurait pu être plus radical, cherchant à relier entre elles les zones de jeux ouvertes et les autres plus introverties à l’aide, par exemple, d’un conglomérat ludique de cabines semi-ouvertes et de passerelles. L’exploitant souhaitait toutefois un aménagement spatial permettant de se concentrer sur le jeu. L’avantage, car il en existe un, réside dans la réversibilité de la halle: si elle devait à l’avenir changer d’affectation, les nombreux boxes pourraient accueillir d’autres fonctions sans grand effort.

Un accueil en grande pompe
Le fait que la conception architecturale du casino repose exclusivement sur deux éléments – les locomotives en bois et le lustre – peut paraître ascétique à première vue, mais s’avère judicieux: la halle reste ainsi un acteur à part entière, orchestrant l’équilibre qui s’installe entre les images intégrées et l’enveloppe industrielle. Si les aménagements ont beaucoup de caractère, ils ne réduisent pas l’effet spatial produit par la halle elle-même. Son espace aux allures de basilique, avec ses fenêtres en arc et la longue verrière du faîtage qui laisse pénétrer la lumière naturelle, conserve tout son effet même après la reconversion – une qualité rare pour une structure industrielle d’une telle envergure.
Mais la qualité de l’espace n’est pas la même partout dans la halle: les locomotives déploient toute leur puissance dans la partie sud-est où elles sont mises en valeur et dialoguent avec le bar et les tables à jouer. La profondeur spatiale permet de les mettre en scène, et le contraste d’échelle avec la halle est particulièrement impressionnant. Elles perdent de leur impact sur les côtés et à l’arrière, là où les surfaces sont plus étroites. L’espace peine à respirer, les volumes n’ont pas de véritables façades et se présentent comme des cloisons aveugles et noires, donnant à ces zones secondaires l’allure d’un couloir – ce qui n’était pas le cas dans le projet initial d’hôtel dont les façades étaient structurées par des fenêtres verticales toute hauteur. Et ce ne sont pas les machines à jeu qui ont été installées ici et là qui y remédieront.
La structure en bois offre toutefois un «toit-terrasse» utilisé à l’occasion de banquets ou d’apéritifs. Un élément presque anecdotique lorsqu’il est vide, qui permet cependant de s’approcher jusqu’à presque toucher la charpente et sa fascinante structure Hetzer, tout en observant l’agitation qui règne dans la halle en contrebas.

Anticiper l’avenir
Souhaitons bonne chance à ce projet – pas nécessairement en matière de jeux, mais dans son rôle dynamisant pour le quartier. Les années à venir montreront dans quelle mesure cette architecture est appréciée et quelle part elle prend dans l’attrait du casino auprès de sa clientèle. Rien de rédhibitoire toutefois: locomotives et lustre semblent suffisamment marquants pour accueillir et survivre à de futures reconversions.
Lors de la visite des lieux un lundi soir d’avril, une trentaine de personnes occupait la grande salle du Casino et le calme régnait dans la «Markthalle». L’été sur le point de débuter, il sera intéressant d’observer comment le casino et son écrin post-industriel contribuent à dynamiser l’espace public de la Lokstadt. Les portes donnant sur la Dialogplatz peuvent d’ailleurs s’ouvrir complètement, de même qu’il est possible d’accéder au bar sans traverser la zone contrôlée du casino. Deux facteurs qui doivent permettre à la place et à la halle de former une unité spatiale et atmosphérique, et devenir ainsi une porte d’entrée de la Lokstadt – une bonne raison de revenir encore avant que «Rocket» ne s’extirpe du sol en direction du ciel.

Cet essai a été rédigé par Jørg Himmelreich pour Arc Mag 2026–3 et traduit en français par François Esquivié.

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