Rénovation de la tour de Vieusseux
1203 Genève,
Suisse
Publié le 24 février 2026
NOMOS Architectes SA
Données du projet
Données de base
Données du bâtiment selon SIA 416
Description
Les grands ensembles hérités de l’urbanisme périurbain des Trente Glorieuses intéressent peu. Leur altération et leur inadéquation aux
normes climatiques contemporaines appellent pourtant des interventions. Mais comment aborder et transformer ces lieux populaires en ménageant l’impact social? Avec la rénovation de la tour de la cité genevoise de Vieusseux, les architectes de NOMOS montrent le potentiel créatif des grands ensembles et prouvent qu’il est possible de rénover le parc immobilier de manière participative et sans déplacement des habitant·e·s.
La tour de Vieusseux est le point d’articulation d’un ensemble urbain éponyme de la proche périphérie genevoise. Cette «cité satellite» occupe un triangle tronqué adossé à la route de Meyrin qui quitte Genève en direction du nord-ouest. Ici les mailles du tissu urbain se desserrent pour laisser une place croissante à la végétation. La ville perd sa lisibilité, l’espace son échelle: les tours jouxtent les quartiers pavillonnaires, les axes routiers ordonnent le territoire. Les barres d’immeubles de la cité Vieusseux, hautes de huit étages, y découpent un espace vert en arc de cercle, au centre duquel vient se placer l’imposante tour, presque deux fois plus haute.
Les lieux sont la propriété de la Société Coopérative d’Habitation de Genève (SCHG), fondée en 1919. Entre 1930 et 1931, elle y bâtit une première cité ouvrière, d’une facture moderniste fidèle aux principes de l’Existenzminimum. De longs immeubles de trois ou quatre étages, certains sur pilotis, se faisaient face tous les 50 mètres, séparés par une étendue de gazon. Le plan urbain s’articulait symétriquement de part et d’autre d’un axe central, au bout duquel trônait le petit bâtiment de la chaufferie et de la buanderie communes à toute la cité.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la forte croissance économique et démographique du canton provoqua une crise du logement. Les pouvoirs publics y répondirent à coups d’exonérations fiscales, de prêts hypothécaires avantageux et de crédits pour la construction. Ce sont les lois Dupont, promulguées dès 1955, qui ouvrirent la voie au développement des grands ensembles d’HLM à Genève. Dans ce contexte de profondes transformations du territoire périurbain, la faible densité de l’ensemble et l’exiguïté de ses logements «économiques» eurent raison de la première cité ouvrière de Vieusseux. En 1965, la SCHG souhaita la remplacer par une «cité satellite» nouvelle, dans la lignée de celle de Meyrin ou du Lignon, et commanda un plan d’urbanisme à Ernest Martin et au bureau Honegger. Ce dernier se chargea de l’architecture et mena les travaux, qui commençèrent dès 1968 et se succédèrent par étapes jusqu’en 1990. L’ancienne cité laissa graduellement place à la nouvelle, selon un plan de relogement en plusieurs phases: les imposants nouveaux bâtiments s’insérèrent provisoirement entre les anciens, permettant à tou·te·s les habitant·e·s de rester sur place pendant les travaux. Les barres d’immeubles se déplièrent progressivement autour d’un vaste programme d’équipements collectifs, dont il reste aujourd’hui l’école, une maison de quartier, un café-restaurant et un supermarché. L’enthousiasme populaire qui avait accompagné le début du chantier se heurta, comme partout ailleurs, au premier choc pétrolier de 1973. Les coûts de construction s’envolèrent et la tour, encore à l’état de projet, n’eut plus la faveur des sociétaires. Elle peina à sortir de terre, et fût, après plusieurs retards, finalement livrée en 1978.
Un patrimoine préfabriqué
Haute de 15 étages, la tour de Vieusseux n’a, au premier abord, rien de remarquable. L’architecture préfabriquée des frères Honegger manifeste ici une certaine monotonie, rompue à l’avant dernier étage par un balcon supplémentaire qui marque un couronnement. Son imposante masse n’est pourtant pas monolithique, et se désarticule en une succession de redents qui lui confère une légèreté discrète. En s’approchant, le·la visiteur·euse remarquera aussi la richesse des espaces du rez-de-chaussée: un habile jeu topographique ancre la tour dans son environnement et l’ouvre au reste de la cité. Une vaste cour anglaise permet l’utilisation du sous-sol (dédié au Conservatoire populaire de Genève) et de généreux espaces couverts mènent, après quelques marches, aux halls d’entrée. Une fois à l’intérieur, deux circulations aveugles mènent aux 150 appartements un peu sombres; l’étage type est divisé en six typologies dont une, dédoublée au centre de la tour, est traversante.
En 2021, presque 45 ans après sa construction, la SCHG notait plusieurs problèmes. D’abord, une perte conséquente d’énergie causée par les minces six centimètres d’isolation, et un pont de froid à chaque balcon, simple continuation de la dalle hors de l’enveloppe thermique. A cela s’ajoutait l’effritement des éléments préfabriqués en façade, notamment les parapets des balcons: la carbonatation rongeait le béton. Dernier point, le bâtiment n’etait plus conforme aux normes incendies.
Jardins d'été et d'hiver
La SCHG se tourna vers le bureau NOMOS et mandata d’abord une analyse de l’existant, puis un projet architectural. Fondé à Genève par Katrien Vertenten et Lucas Camponovo, NOMOS a des liens étroits avec la SCHG depuis ses origines: en 2009, les deux architectes remportaient un concours pour une extension de la coopérative avenue de Joli-Mont – 63 logements neufs furent livrés en 2015.
Pour la SCHG, démolir la tour n’est pas envisageable. Les ingénieur·e·s mandaté·e·s pour une analyse rapportent que sa structure en béton est conservée en excellent état. De plus, selon la coopérative, ses habitant·e·s y restent très attachés; certain·e·s y vivent depuis l’année de son inauguration et s’opposent à la démolition. Avec la même attention qui avait accompagné, au tournant des années 70, le passage de la cité ouvrière aux HLM, la SCHG souhaitait une intervention «sur site occupé», sans recours au relogement temporaire. NOMOS, de son côté, trouvait de nombreuses qualités à l’architecture des frères Honegger et appréciait l’agencement des appartements, avec tout de même une réserve pour la typologie traversante. La tâche consistait alors pour l’essentiel à diminuer les pertes thermiques et remplacer les éléments préfabriqués en façade; l’intervention se focalisait donc surtout sur les balcons et leurs ponts froid.
NOMOS développa trois scénarios, se contraignant à intervenir uniquement depuis l’extérieur. Un premier voyait les balcons entièrement remplacés par une structure distincte de celle de la tour et placée en dehors d’une nouvelle enveloppe thermique – une option qui n’avait pas la faveur de la coopérative, qui y craignait des nuisances importantes pour les résident·e·s. Le second scénario proposait de garder les balcons mais les fermait et les plaçait à l’intérieur de l’enveloppe thermique. Ceux-ci seraient devenus une pièce supplémentaire, comptée dans la surface brute de plancher, ce qui posait un problème légal. En outre, une étude en maquette révélait un alourdissement de l’architecture, contraire, selon Lucas Camponovo, à l’intention formelle du bureau Honegger. La dernière variante emportait donc l’adhésion du commanditaire comme des architectes: faire du balcon un jardin d’hiver.
NOMOS trace l’origine de cette idée dans leur collaboration avec Lacaton & Vassal pour la construction de la tour Opale à Chêne-Bourg, ceinturée de jardins d’hiver. Les architectes genevois travaillaient à adapter ce dispositif climatique aux normes suisses, un défi compte tenu sa quasi-inexistence dans notre pays. Les enseignements tirés servirent à nouveau à Vieusseux: la transformation des balcons en jardin d’hiver atténue le pont de froid et augmente le confort climatique. Les jardins d’hiver présentent par ailleurs plusieurs avantages supplémentaires: leur légèreté impacte peu la forme originale de la tour et ils ne comptent pas dans la surface brute de plancher. Des trois variantes, leurs coûts sont les plus faibles et les nuisances liées à leur installation les moins lourdes pour les résident·e·s. Toutes les fenêtres sont également remplacées par du double vitrage et 20 centimètres d’isolation viennent s’ajouter en façade aux six existants.
Les travaux comme projet
NOMOS a développé son intervention en coopération étroite avec la SCHG et ses sociétaires-locataires. Le projet fut soumis à leur appréciation, exprimée dans des questionnaires envoyés à tou·te·s les habitant·e·s de la tour. On les consultait entre autres sur les fenêtres et balcons à la française que les architectes souhaitaient aménager dans les chambres. Celles-ci auraient agrandi les ouvertures, fait entrer davantage de lumière dans les intérieurs et accentué la verticalité de la façade. Sondés, une majorité des résident·e·s les rejettaient, arguant une perte d’intimité – mais pointaient plutôt l’absence, dans les cuisines donnant sur un balcon, d’un accès direct. NOMOS retravailla le projet, et se limita ainsi dans les chambres au remplacement des vitrages alors qu’une porte-fenêtre vient désormais faire communiquer les cuisines et les balcons.
A l’instar du projet, la réalisation prennait également minutieusement en compte le confort des habitant·e·s. Toutes les interventions se sont faites, comme prévu, depuis l’extérieur, sans nécessiter une seule entrée dans les appartements. Le chantier se divisait en trois phases de huit mois, chacune impactant plus ou moins soixante personnes qui ont vu une colonne d’échafaudage s’élever derrière leurs fenêtres. Les travaux se déroulaient étage après étage, selon un programme précis dont l’avancée était en tout temps communiquée sur les écrans des halls d’entrée. Trois jours furent nécessaires par appartement, dont trois heures pour le changement des fenêtres et 20 minutes pour le sciage des contrecœurs des balcons. Cette dernière concentrait l’essentiel des nuisances sonores. «C’était pénible,» déclare un père de famille, «mais la coopérative a assuré», avec la mise en place de séances d’information, la médiation d’une assistante à maîtrise d’usage et la mise à disposition d’une salle de télétravail.
Masses en mouvement
Un an après la fin des travaux, Frank Pilger, directeur de la SCHG, confirme l’efficacité de la nouvelle enveloppe: la consommation énergétique, alors de 415 MJ/m² an tombe aujourd’hui à 230 MJ/m² an. Si le prix des charges baisse ainsi d’un tiers (de CHF 180 à 120 par mois), les loyers eux ont augmenté pour atteindre CHF 1200 pour un quatre pièces, contre 960 précédemment – une somme que la structure non-lucrative de la coopérative maintient, selon Pilger, bien en deçà de la moyenne genevoise.
De l’intérieur, chaque jardin d’hiver présente, devant un garde-corps métallique, une succession de panneaux de verre disjoints de seulement quelques centimètres. Une petite poignée ronde fait pivoter chaque battant, pour aérer l’espace et faciliter le nettoyage de sa partie extérieure. Leur agencement en légères dents-de-scie permet, lors de l’ouverture, de rabattre complètement une vitre sur la suivante et évite ainsi d’obstruer l’espace. De l’extérieur, l’angle produit des reflets différenciés qui signalent aux oiseaux la présence des vitres et écarte tout risque de collision. Lors des belles journées d’hiver, l’espace tempéré retient quelque peu la chaleur et protège du vent, particulièrement fort aux derniers étages. L’été, un rideau vient compléter le dispositif climatique, et apporte une protection contre le soleil direct pour ménager une zone tampon entre intérieur et extérieur.
Les résidentes et résidents questionnés se déclarent en grande majorité satisfait·e·s: «Il y fait bon presque toute l’année, c’est vraiment une pièce en plus,» déclare un retraité, qui en a fait un second salon et pense y installer un petit chauffage au plus froid de l’hiver. D’autres y ont aménagé une salle de sport ou de jeu pour les enfants, ont disposé une table et des chaises pour y prendre les repas. Du pied de la tour, on distingue toute une flore en pot qui prend le soleil derrière les vitres. Une femme fait remarquer qu’elle dispose davantage d’espace dans son jardin d’hiver qu’elle n’en avait sur son balcon, mais ajoute que l’absence d’une arrivée d’eau l’empêche, comme elle l’aurait souhaité, d’en faire une buanderie.
En façade, un vert pastel, replace le beige terne du crépi – un choix de couleur inspiré, selon Katrien Vertenten, par un cèdre qui trône au pied de la tour. La tôle métallique fait son apparition partout sous les fenêtres et au plafond des espaces ouverts du rez-de-chaussée. La tour reflète désormais d’avantage la lumière; au soleil, le nouveau revêtement se met même à discrètement scintiller.
Pas de deux
NOMOS a indéniablement réussi à raviver l’architecture des frères Honegger: la transformation s’aligne d’une part sur l’intention formelle originelle, mais met également la masse en mouvement pour en briser la monotonie. La cadence en zigzag des jardins d’hiver se répète sur l’enveloppe minérale du rez-de-chaussée et dessine, de concert avec l’ondulation des tôles, une danse figée.
A Vieusseux, le paternalisme aveugle aux questions sociales que l’on associe bien souvent à l’urbanisme des cités populaires fait place à un processus de transformation fondamentalement participatif. L’attention historique qu’a porté la SCHG à ses sociétaires-locataires a fait de ces derniers un acteur déterminant du projet; leur jugement semble avoir décelé avant quiconque la richesse formelle et sociale de leur tour. La mise en valeur des potentialités de l’architecture préfabriquée est ici le fruit de l’étroite coopération entre architectes et résident·e·s – un élégant pas de deux habilement mis en forme.
Le texte a été rédigé par Julien Rey pour le Swiss Arc Mag 2026–2. Il a été publié par Dane Tritz.